George Forsyth, nouveau gardien de La Victoria

par • 15/10/2018 • A la une, Amérique du SudCommentaire (0)362

Au Pérou, le football occupe une place très importante dans la société et dans les cœurs. La ferveur rouge et blanche qui a inondé la Russie lors de la Coupe du monde a été suffisamment parlante de ce point de vue-là. Alors forcément, lorsque d’anciens professionnels du ballon rond se présentent en politique, les électeurs les prennent au sérieux.

George Forsyth, ancien gardien de but professionnel de la sélection blanquirroja, vient d’en faire l’heureuse expérience. En ce mois d’octobre 2018, plus de 6 millions de citoyens limeños étaient appelés aux urnes pour élire les maires des 42 districts de la métropole péruvienne. En remportant plus de 30% des voix à La Victoria – score parmi les plus gros de ces élections – sous l’étiquette Somos Perù, Forsyth s’est adjugé le pouvoir exécutif d’un des districts les plus pauvres de la capitale. Et vient de perpétuer une petite tradition qui trouve ses sources au milieu du 20e siècle.

En effet, il n’est pas le premier à obtenir un tel poste après une carrière de footballeur, car on dénombre quatre autres cas depuis les années 50. À l’époque, un certain Antonio Maquilón Badaracco, ancien défenseur de la sélection notamment connu pour avoir disputé 2 Copa América ainsi que le Mondial 1930, se voit confier le fauteuil de maire du district de San Martín de Porres situé dans le nord de la capitale. 20 ans plus tard, c’est le district voisin de San Juan de Lurigancho qui cède aux sirènes de Luis Suárez Cáceres, figure du Deportivo Municipal et de la sélection avec 3 Copa América disputées. Ce dernier se permettra d’ailleurs de reconquérir San Juan en 1996, en obtenant pas moins de la moitié des voix des votants.

Déjà maire intérimaire par le passé

Plus récemment, en 2003, Paulo Hinostroza Guzmán (Somos Perú), milieu de terrain et double champion du Pérou, s’est illustré en obtenant la mairie de San Juan de Miraflores, dont il n’exécutera qu’un seul mandat, après une tentative de réélection perdue. Enfin, cas le plus parlant, Freddy Ternero Corrales (Somos Perú) fera jouer en 2006 son énorme popularité pour obtenir la mairie de… San Martín de Porres, à nouveau conquise par une personnalité du milieu. Ex-joueur mais aussi ex-entraîneur, Corrales dirigeait Cienciano, la petite équipe de la faculté de sciences de Cuzco, lorsqu’il a emmené ses joueurs jusqu’au titre final en Copa Sudamericana (2003) et en Recopa (2004). Si la capacité à former une équipe de football compétitive n’a certainement pas grand-chose à voir avec la fonction de maire, il ne fait aucun doute que ses électeurs se sont souvenus de l’épopée de Cienciano au moment de déposer un bulletin dans l’urne.

George Forsyth savait donc, en s’engageant dans cette voie, que la victoire était possible. D’autant plus qu’il avait déjà tenu le rôle de maire quelques mois en 2014 en parallèle de son activité sportive, lorsque l’élu Alberto Sánchez Aizcorbe, dont il était le premier adjoint, avait démissionné de son poste pour entrer en campagne en vue d’une réélection. Son club d’alors, l’Alianza Lima, lui-même localisé à La Victoria, n’avait jamais évoqué le sujet avec le joueur, le laissant libre en ce qui concerne la politique. Et pour cette cuvée 2018, l’Alianza n’a pas oublié les 12 années que Forsyth a passées au club à défendre les cages bleu et blanche, en se fendant d’un message public de félicitations à son ancienne star. Ce soutien, loin d’être inattendu, trouve peut-être sa source dans un bras de fer qui perdure entre l’Alianza et un pasteur local en ce qui concerne la propriété du terrain attenante au stade, ce dernier ayant littéralement rêvé d’en faire une église.

Les espoirs d’un quotidien meilleur

Mais les défis qui attendent Forsyth seront de toute évidence nombreux et autrement plus compliqués à gérer qu’un conflit ouvert à propos d’un stade. Car au-delà du football, la corruption, la violence, les gangs et le manque d’infrastructures sont le lot quotidien de la plupart des habitants de La Victoria. Pour symboliser ce barnum ambiant, le dernier maire élu a été arrêté et mis en examen en août dernier, quelques mois avant la fin de son mandat, pour appartenance à un gang local dont la principale activité était l’extorsion de fonds envers les commerçants. Ce qui nous amène à nous poser la question suivante : qu’est-ce qui a poussé un jeune homme de bonne famille, aisée, fils d’un diplomate et d’une ancienne Miss Chili, et qui a fait ses études à Miraflores – l’équivalent du 16e arrondissement à Paris -, à s’engager dans un district aussi pauvre et malfamé que celui-ci ?

Premier élément de réponse, Forsyth s’est dit touché par le sort de ses concitoyens, comme en atteste son discours post-élection. “Les gens souffrent à La Victoria […] Dès maintenant, nous allons amorcer des changements. Nous avons beaucoup de gens entreprenants, pourquoi ne réussissent-ils pas ? Il est temps qu’ils aient des dirigeants transparents qui leur montre la voie”. Et s’il promet aussi de meilleures infrastructures sportives et des routes en meilleur état, il ne délaisse pas pourtant les problèmes de corruption : “Il faut rétablir l’ordre, qui est un principe d’autorité qui s’est perdu dans le district, afin d’améliorer la sécurité. Mais la corruption est un problème encore plus grand qui doit être éradiqué. […] Il est certain que la corruption n’existera pas dans ma gestion des choses au quotidien.”

Le football, à l’en croire, a grandement participé à forger l’homme qu’il est devenu tout en le poussant à travailler pour ce district qu’il affectionne particulièrement. La réponse à son engagement se trouve peut-être ici : “Je m’identifie à La Victoria parce que j’ai joué pour l’Alianza Lima. Cela fait 23 ans que j’habite ici, c’est mon quartier, ma maison. Les gens ici m’ont fourni une identité personnelle, un endroit où vivre au sens propre. En tant que footballeur, j’ai assimilé ce district comme mon foyer.”

Plus officieusement, il s’est déjà dit à plusieurs reprises que Forsyth avait des ambitions nationales et aimerait se présenter, à l’avenir, aux élections présidentielles. La Victoria ne constituerait donc qu’une étape dans sa carrière politique. Mais gageons que cela ne l’empêchera pas d’améliorer le quotidien de la population du district, lui offrant un surplus de crédit vis-à-vis du reste du pays.

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